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Publié en 1992

6 entrées
Mode : Lu

Mon cas, en bref, est celui-ci  : j’ai complètement perdu la faculté de méditer ou de parler sur n’importe quoi avec cohérence.

D’abord il me devint peu à peu impossible de disputer d’une matière élevée ou assez générale, de fournir alors à ma bouche ces mots dont pourtant, d’habitude, tous les hommes font un usage spontané, sans hésiter. J’éprouvais un malaise inexplicable à seulement prononcer les mots « esprit », « âme », ou « corps ». J’étais empêché, au fond de moi, de porter un jugement sur les affaires de la cour, les incidents au Parlement, sur tout ce que vous pourriez imaginer. Et cela, non par égard d’aucune sorte, car vous connaissez ma franchise, allant jusqu’à l’étourderie  : mais les termes abstraits, dont la langue pourtant doit se servir de façon naturelle pour prononcer n’importe quel verdict, se décomposaient dans ma bouche tels des champignons moisis.

[…]

Je ne parvenais plus à les saisir avec le regard simplificateur de l’habitude. Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi  ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour  : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide.

[…]

Au cours de toutes les années que j’ai à vivre, celles qui vont venir bientôt et celles qui viendront ensuite, je n’écrirai aucun livre anglais ni latin  : et ce, pour une unique raison, d’une bizarrerie si pénible pour moi que je laisse à l’esprit infiniment supérieur qu’est le vôtre le soin de la ranger à sa place dans ce domaine des phénomènes physiques et spirituels qui s’étale harmonieusement devant vous  : parce que précisément la langue dans laquelle il me serait donné non seulement d’écrire mais encore de penser n’est ni la latine ni l’anglaise, non plus que l’italienne ou l’espagnole, mais une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent, et dans laquelle peut-être je me justifierai un jour dans ma tombe devant un juge inconnu.

Hugo von Hoffmanstall« Lettre de Lord Chandos » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1902]trad. Jean-Claude SchneiderGallimard1992p. 42-51
Mode : Lu

Vous m’avez fait venir pour que je vous raconte quelque chose sur un poète de ce temps ou bien encore sur quelques poètes ou sur la poésie en général. Vous aimez entendre, pense-t-on certainement, ce dont j’aime parler. Nous sommes tous jeunes et ainsi, rien ne saurait apparemment être plus commode et plus anodin. Je crois réellement qu’il ne me serait pas très difficile d’assembler quelques centaines d’adjectifs et de verbes de telle façon qu’ils nous feraient plaisir un quart d’heure. En premier lieu, je le crois précisément parce que je sais que nous sommes tous jeunes et que je peux à peu près m’imaginer par qui vous aimez être menés. Il est passablement facile d’entrer par la flatterie dans les bonnes grâces de la génération à laquelle on appartient. « Nous » est une belle parole, les pays des contemporains de notre vie se déroulent comme de grands arrière-plans jusqu’aux océans et même jusqu’aux étoiles et, sous nos pieds, reposent les passés, allongés dans des abîmes transparents comme des prisonniers. Et de parler de la littérature de notre temps, il y a différentes façons qui sont plaisantes.

Hugo von Hoffmanstall« Poésie et vie » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1896]trad. Albert KohnGallimard1992p. 21
Mode : Lu

Si l’énoncé gît tout entier dans la composition des termes, sous des contraintes catégoriales qui en surveillent le rapport et les assignent à titre de mesures, toute attitude propositionnelle, tout préfixe déclaratif est mis hors champ de l’apophantique.

Mode : Lu

La poussière, dit-il, lui était beaucoup plus familière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui paraissait plus insupportable qu’une maison où l’on fait la poussière, et nulle part il ne se trouvait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de rester où elles sont, sans qu’on les dérange, adoucies par la scorie noire et veloutée qui se dépose quand la matière, par touches imperceptibles, se décompose pour retourner au néant.

Mode : Lu

La plupart des appartements sont depuis longtemps désertés et leurs propriétaires ne sont plus de ce monde. Seules quelques vieilles dames indestructibles reviennent été après été hanter la gigantesque bâtisse. Elles enlèvent pour quelques semaines les housses de sur les meubles, gisent immobiles la nuit quelque part au milieu du vide, longent les larges couloirs, traversent les immenses salles, montent et descendent, en posant précautionneusement un soulier devant l’autre, les escaliers dans leurs cages sonores et sortent au petit matin sur la Promenade, avec leurs caniches et leurs pékinois rongés par les ulcères.