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Publié en 1997

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Mode : Lu

Se taire, non, il n’en avait plus les moyens, même s’il connut un tremblement de haine et d’effroi à entendre sa voix remonter de l’abîme où il croyait l’avoir à tout jamais précipitée et perdue. Non, il n’était déjà plus de force à lui résister  : évanouie seulement, voilée peut-être, mais encore là, insistante, inébranlable, comme pour le prendre en défaut de vigilance et le rejeter dans un nouveau tourment.

Avoir faim et froid pour s’être coupé de ses ressources, un moyen comme un autre, et moins brutal, à condition de ne pas tirer orgueil de ce dénuement voulu qui n’est en vérité qu’un piètre compromis.

Rien de commun avec la neutralisation du joueur mis sur la touche  : refuser de jouer, c’est encore jouer – jouer à ne plus jouer, et de ce renoncement même faire la règle d’un nouveau jeu auquel nul ne gagne qu’en résignant ses chances.

Viennent après s’être longtemps fait attendre les accalmies plus mal endurées que la souffrance dont elles sont de sournoises alliées.

Il reste que cette volonté de renoncement, pour être le contraire d’un jeu, se lie à l’espoir inavoué de sauver la mise. Tant d’énergie dépensée à se mutiler évite de tomber dans l’hébétude, de même que le désespoir le plus insoutenable s’ouvre au rêve apaisant d’une échéance anticipée de la mort, et c’est l’échappatoire, la remise à plus tard où s’alimente cette incurable mauvaise foi sans laquelle il n’y aurait pas de vie respirable.

Louis-René Des Forêts« Au plus loin de la question » OstinatoMercure de France1997p. 95
Mode : Lu

Une conjoncture philosophique peut être appréhendée à la fois à partir de ce qu’Alain de Libera nomme « l’horizon du questionnable » et à partir de la logique propre du débat. L’horizon du questionnable, c’est le stock d’énoncés disponibles à un moment donné de l’histoire. Au Moyen Âge, ce stock est aisément identifiable : il correspond à un corpus technique, les auctoritates (propositions philosophiques ayant une valeur définitionnelle ou opératoire). Par logique du débat, il faut entendre simultanément les invariants que constituent les continuités interprétatives, les réarrangements de ces structures, et les « discontinuités épistémiques » (recombinaison d’éléments « irréductible à la donne initiale »). La logique du débat associe donc des continuités structurales et des recombinaisons du savoir : l’histoire de ses transformations permet de montrer que le problème des universaux est un « condensateur d’innovations ». Le point de départ est toujours le caractère conflictuel des réponses apportées à une question précise : les universaux sont-ils des choses, des concepts ou des noms ? Le problème philosophique n’est pas référé à la nature de l’esprit humain, mais à l’historicité de structures problématiques et de grilles d’interprétation contraignantes qui sont précisément l’objet de l’analyse de l’historien de la philosophie. Si la problématique des universaux naît de la confrontation permanente entre l’aristotélisme et le platonisme au sein de l’œuvre d’Aristote lui-même, le problème des universaux tel qu’il s’est constitué dans la philosophie médiévale apparaît comme « une figure du débat qui, depuis l’Antiquité tardive, oppose et rassemble à la fois le platonisme et l’aristotélisme ». Il est clair qu’on ne trouve aucunement dans le livre d’Alain de Libera les éléments d’une approche sociologique de l’objet philosophique. Les réseaux qui donnent lieu aux figures du débat sont des « réseaux conceptuels » et non des réseaux sociaux. Mais le débat entre les mérites explicatifs comparés de l’histoire intellectuelle et de l’histoire sociale (qui est constitutif de la rivalité entre sciences sociales et philosophie et qui traverse toute l’histoire de la philosophie universitaire française moderne) est moins important que leur capacité à historiciser une configuration polémique : nous trouvons ici une contribution à la connaissance des dispositifs par lesquels les débats mobilisent des réseaux notionnels et aboutissent au fait que certaines questions philosophiques sont capables de « créer leur propre durée ».

Jean-Louis Fabiani« Controverses scientifiques, controverses philosophiques »Enquête, n° 51997p. 11-34lien