Vexations

C’est sorti le 3 septembre ça s’appelle Vexations (une expérience utilisateur). En livre, chez Catabase, nouveau label littéraire des éditions La Découverte. En ligne, là.
Le texte est écrit en style mocassin parfois, philo analytique d’autres fois, nerd toujours. Je le vois comme une theoric fantasy. Il y a bien une quête principale, mais très vite elle se peuple d’un lore, d’un bestiaire, de quêtes annexes, de personnages secondaires…
ContinuerÇa joue (5/5)
Car comment (disoyt il) pourroys ie gouverner aultruy, qui moymesmes gouverner ne sçauroys ?1
Aber alle die Aktiven, sie waren Nazis. 2
1
Objet·s d’une expérience pédagogique d’ampleur générationnelle, nous fûmes élevé·s sous le précepte qu’il est bon pour l’enfant de s’ennuyer un peu, que ça nous apprendra la patience et la variété des reliefs temporels. Alors nous nous fîmes chier – longtemps, profond. Et parmi nous il y en a même qui se firent tant et si bien chier qu’on les oublia dans leur chambre au moment où tout le monde se mettait en rang pour se faire diagnostiquer son TDAH.
Mais, à l’adolescence, se faire chier s’agrémente de drogues douces, puis dures, voire disponibles en pharmacie ; se faire chier prend des proportions ingérables et on finit par nous pousser, assez soudainement et plutôt dans le dos, à L’ACTION, alors qu’on avait béni jusque-là le calme reposant de nos chiances. Irrité désormais par notre chiance infinie de gluance et de flemme, on nous empoigne, on nous secoue, on nous déloge de nos chambres, on nous extirpe des vapeurs de shit et, objet·s d’une expérience humaine d’ampleur épocale, on nous incite à ENTREPRENDRE – un mot bizarre qu’on a vu passer dans les textes au programme : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. » (Rousseau:1782) et dans la septième des huit « Compétences clés du citoyen européen » : « L’esprit d’initiative et d’entreprise qui consiste en la capacité de passer des idées aux actes, supposant créativité, innovation et prise de risques, ainsi que la capacité de programmer et de gérer des projets en vue de la réalisation d’objectifs. » (UE:2006)
- Car comment (disait-il) pourrais-je gouverner autrui, moi qui ne saurais me gouverner moi-même. (François Rabelais, Gargantua, 1534) ↩
- Mais, vous savez, tous ceux qui s’activaient un peu, ils sont devenus nazis. (Alfred Filbert, ancien commandant de la Gestapo, dans le film de Robert Kramer Notre nazi, 1984) ↩
Ça joue (4/5)
ET S’IL NE RESTAIT PLUS QUE QUELQUES INSTANTS À VIVRE ? »
alors j’en profiterais pour dormir – non sans avoir au préalable signé.1
Когда не знаешь, для чего живешь, так живешь как-нибудь, день за днем ; радуешься, что день прошел, что ночь прошла, и во сне погрузишь скучный вопрос о том, зачем жил этот день, зачем будешь жить завтра.2
1
Bonaparte ne remportant pas toujours ailleurs la bataille de Marengo, il est doux de se dire qu’il y a peut-être quelque part hors de ce monde-ci un monde bifurqué, un gameplay alternatif où « Je » est là qui « lis, interprète, commente, produis des tableaux, des graphiques et des diagrammes organisant des données de natures diverses. », un monde où « Je m’exprime par des activités, physiques, sportives ou artistiques, impliquant le corps. », un monde où « J’apprends le contrôle et la maîtrise de soi. »
Mais tant que ce monde-là, auquel celui-ci ne donne qu’à songer, se déploie sans souci du nôtre tandis que nous, présomptueux petit·s Moderne·s, le croyons en souffrance d’actualisation, c’est plutôt ce genre de phrases qu’on lirait dans le journal de classe du cours de Connaissance de soi :Avec quelle diligence ces gonades produisent-elles !Asthénie post-prandiale, céphalées orgasmiques : tout ce qui fait plaisir vient avec son martyre !Je ne sais d’autre salut que la somnolence diurne !
Alors on sieste. En réaction. Par précaution. Pour solde de tout compte.
Pour solde de tout compte et sous toute condition, nous siestons.
- Maurice Roche, Compact, 1966 ↩
- Quand on ne sait pas pourquoi on vit, on vit n’importe comment, au jour le jour ; on se réjouit de chaque journée passée, de chaque nuit venue, et le sommeil finit par engloutir la question fastidieuse de savoir pourquoi on a vécu cette journée et pourquoi vivra-t-on demain. (Ivan Gontcharov, Oblomov, 1859) ↩
Ça joue (3/5)
Plus ay desir, crainte d’aultre part sonne.1
At vindicta bonum vita jucundius ipsa.2
1
Quiconque a des yeux pour voir aura l’occasion, focalisant sur le gros de notre cohorte, promo, groupe-classe, génération ; quiconque fait crédit à ses yeux pourrait estimer, au jugé, sans besoin de zoomer jusqu’à lire les chiffres sur nos t-shirts « J’aurai X ans en l’an 2000 » ; quiconque, levant les yeux juste au-dessus du Socle commun où l’on nous a perchés, pourrait constater qu’une majorité d’entre nous, numéreuse et compacte, a validé, faute de la maîtriser, la compétence« Je communique. », et ses sens ne trahiraient pas qui, ventilant par sexe et par classe et tombant sur un nous plus restreint mais pas moins assuré, constaterait que « J’argumente à l’oral. », l’air facile, poussant parfois le raffinement jusqu’à « J’adapte mon niveau de langue selon mes interlocuteurs et les situations. » Mais ce constat ne pourrait pas ne pas être doublé d’un autre : que c’est précisément perchés, juchés, pleins de mérite et pleins d’honneurs, sur le Socle commun de connaissances et de compétences (et non barbotant à son pied dans les encouragements, ni s’y agrippant comme à un radeau dans l’écume) ; que c’est précisément juchés, vissés, exposés sur le Socle que nos compétences, comme la dignité de qui vient de se faire sharker au milieu du préau, semblent pâles au regard de nos insuffisances :Je n’ai de dents que pour ma propre chair, de langue que pour ma propre bouche, de bite que pour mes propres doigts.Je ne me connais pas de muscle, sauf peut-être le poignet droit.
Ça joue (2/5)
Diogenes les voyant en telle ferveur mesnaige remuer, & n’estant pour la republicque enployé à chose aulcune faire, […] son tonneau tempestoit, pour entre ce peuple tant fervent & occupé, n’este veu seul cessateur & ocieux.1
1
Tu n’as pas de contraire mais tu n’es pas le seul fut un jour une révélation – prise et déprise, certitude intime creusant en soi soudain la place, au registre universel de la connaissance de soi, pour des savoirs situés :
Je suis un petit d’Hommes (une substance individuelle de nature à compter sur ses doigts sans les regarder).Je suis un petit homme (un gonadé du premier genre).Je suis né quelque part à un moment donné (des coordonnées différentes de celles du monde lui-même).Je lance des lessives séparées mentales : chiens avec chiens, chats avec chats, chacun dans sa classe, chacun dans sa bande,et soi toujours lavé à part, seul, comme si soi était son propre doudou, et d’ailleurs comme doudou soi a un corps, petit, qu’attestent surtout des usages du genre chérissement caustique :
- Diogène, voyant les soldats faire leur remue-ménage avec une telle ardeur, et n’étant employé pour la république à faire aucune chose que ce soit, tempêtait son tonneau pour ne pas apparaître, au milieu de ce peuple si fervent et si occupé, comme étant le seul en chômage et dans l’oisiveté. (François Rabelais, Tiers-Livre, 1546, librement trafiqué de la traduction de Clostre, Dubouchet, Robin) ↩
Qualification
It has been a life of qualification and delay.1
1
Tu suis une formation en ingénierie des vertus. Problème : le métier n’existe pas encore. Il faudra exercer sous couverture : chargé d’études, gestionnaire enfants, missionnaire data, professeur d’EMC, présence policière dans les QRR.
En début de séance un problème est posé – n’importe quoi :
1/8Tout le monde veut que tout le monde soit brave,
mais personne ne veut commencer.
Là-dessus les publics s’impliquent, coopèrent, adhèrent. Les poitrines se débourrent ; un chant compact monte du fond pulsionnel des agences : ÇA JOUE !
- Ce fut une vie de qualification et de délai. (John Ashbery, « Grand Galop », 1974) ↩
Ça joue (1/5)
… Usque adeone
Scire tuum nihil est nisi te scire hoc sciat alter ?1
Quod angulus extrinsecus sit aequalis duobus intrinsecis sibi appositis, non est causa ut sit, sed ut sciatur.2
1
Tu avais appris à faire tes lacets et à être propre (on raconte que c’est dans cet ordre) ;
tu avais peur du noir et du vide de ta taille (on t’accordait encore les petites roues et la petite lumière) ;
tu savais le sens du mot verroterie (et tu employais celui d’enculé) ;
tu allais chercher le pain seul (et il y avait à traverser) ;
tu comptais encore sur tes doigts (mais sans les regarder) ;
tu connaissais le nom du président (et tu commençais à capter main droite et main gauche) ;
tu distinguais sans trop de peine les personnes-Monsieur des personnes-Madame (les méprises étaient marginales) ;
tu notais qu’il y avait des pauvres, des qui mouraient dans des coulées de boue, des dans des canicules, des moussons, tout un atlas de peuples et de contrées, des natures lointaines et hostiles (et merveilleuses aussi), et puis la nature verte et stable, de plumes et de poils ternes, de fougères et de grands-parents ;
tu avais remporté quelques victoires contre les forces de l’évidence et, ivre de ces conquêtes, tu soumettais à une impitoyable correction les qui croyaient encore qu’un moineau est un bébé pigeon ou que le crapaud est le mari de la grenouille ;
non seulement tu savais des choses mais tu commençais à savoir savoir ces choses, et tu savais aussi qu’il fallait, pour asseoir en soi le savoir qu’on les sait, faire savoir au monde qu’on les sait (comme on se fait savoir avant une bagarre qu’on sait se bagarrer)
– et pourtant te voilà,
puissant de tout ce savoir théorique et pratique,
validant une à une sans peine et sans éclat les compétences de chaque échelon de la Formation,
croissant dans la norme bien que dans le bas d’elle,
n’étant pas simplement au monde ou dans le monde mais étant le monde lui-même par délégation de forme et de puissance,le monde accordant ses limites aux tiennes,indexant ses standards sur tes attitudes et capacités,épousant plastiquement tes contours,les contours de ta tête (si bien qu’on te disait intelligent),les contours de ta classe (tant qu’on te disait bien élevé),les contours de ton corps (ses formes et ses couleurs, ses proportions n’étant qu’épisodiquement relevées)– pourtant te voilà qui croyais que
- Ton savoir n’est-il donc plus rien, si l’autre ne sait pas que tu sais ? (Perse, Satires, I, « Contre les mauvais écrivains ») ↩
- Que l’angle externe d’un triangle est égal aux deux angles internes qui lui sont opposés, ce n’est pas quelque chose qui est, c’est quelque chose qui est à savoir. (Jérôme Cardan, De Vita propria, XLVII) ↩
Aller se la jouer loin de sa nature
Ce texte, qui vient de paraître dans Trou noir, est dédié à Joachim C., cabaret travesti et chômeuse longue durée, qui résuma auprès d’une amie la teneur d’une remarque que je venais de lui faire : « Ce qu’Antoine veut dire, c’est qu’il trouve que tu es allée te la jouer loin de ta nature. »
C’est probablement par voie de « nature »
– ce mot des âges classiques qui colle aux palais et demeure, outre tous les congédiements, d’usage pour parler du matériel menacé de réduction biologique : genre et cul, courbes et inclinations… –
c’est très certainement en vertu de « ma » nature, ma nature « propre », et pour y échapper, que je déciderais, un jour, quand les conditions initiales auraient réduit jusqu’au bouillon, quand mes tentatives d’être populaire ou d’avoir un 15 en rédac auraient épuisé l’énergie de ma naissance et le fonds de mes propriétés, d’
ALLER ME LA JOUER LOIN DE MA NATURE– fugue sans témoin ou presque (n’étant pas du genre qui trouble ouvertement les genres), et presque sans effets (étant du genre qu’on ne marque pas), et fugue temporaire en tout cas, fugue composée de minifugues en chaîne, jamais trop loin jamais trop long, mais chaque fois un peu plus profond dans le savage alien hostile et merveilleux des natures contraires.
Or on sait bien ceci, que les Anciens toutefois semblaient ignorer, que si tu fonces tout droit vers ta nature « la plus contraire », tu finiras par faire des ronds autour du point d’où tu partis, naquis, fus posé là, pourvu de couilles par le plus grand, enfin par le plus petit des hasards : celui qui fait les couilles conformes
– avec ça d’intéressant quand même, et qui finit par faire d’une série minifugitive une dérive : les ronds toujours plus « grands », excentriquement parlant.
Aussi ALLER SE LA JOUER LOIN DE SA NATURE est-il (au moins à titre d’hypothèse, et toujours à ce stade dont le dépassement est en vue pour peu qu’on ne s’y projette pas) le premier pas d’une possible AVENTURE, le premier tour d’un vice qui mènerait à une embardée dans la périphérie de sa nature, une boucle autour de sa nature par l’extérieur de sa nature, par ce qui la cerne ou la ceint, et qui était jusque-là tenu pour non-lieu, ne figurant pas sur les cartes, sur le plateau de sa nature
– et bien sûr, les conditions de possibilité d’une telle aventure ne sont pas infuses, mais elles n’ont pas non plus rien à voir avec le standard, le standpoint, la config initiale, puisqu’on dit qu’elles procèdent d’une cascade d’implications faites, qui sont autant de désimplications à faire :s’être fait attribuer une nature et avoir eu à en répondre ;avoir reconnu que la nature, c’est du propre ;avoir non seulement identifié mais situé sa nature, l’avoir circonscrite, l’avoir consacrée comme topique (on peut maintenant s’en éloigner – pour le week-end, pour la nuit) ;avoir considéré l’écart par rapport à sa nature comme un « se la jouer », comme donc :une chevauchée dans l’artifice,un raid brouillon dans le latex ou le polystyrène,un truc de branleur ou de mauvaise fille,de bad bitch au soir tombant ;et, selon les époques et les genres en vigueur :un truc cuir,un truc Tacchini,un truc bottes à franges,un truc toge entrebâillée,un truc plume dans le cul.
*
On sait que, quand vous avez commencé à dire merde, vous n’êtes pas loin d’aller fuguer ;qu’après la première fugue, vous n’êtes pas loin de tomber dans la drogue ou le maquillage et,qu’une fois poudré, vous êtes à deux pas de la première gav ;or on sait que la première gav est un ticket pour la Syrie ou la porte ouverte à l’amok au collège – il suffit d’une nuit un peu chaude sur Twitch ou Youtube.
À quoi ressemble l’échelle dont ALLER SE LA JOUER LOIN DE SA NATURE est le premier degré ?A1. Percer,A2. tatouer,A3. prothéserle corps des factory settings ? B1. Chausser les compensées de la frangine aux heures creuses de l’appartement,B2. profiter du cours d’EPS pour kiffer quand ça moule,B3. convoquer des soirées porno entre couilles et n’avoir qu’un œil sur l’écran ? C1. Sucer pour un contrôle de maths,C2. une barrette,C3. une invitation à la teufdans les toilettes du CDI ?
Et si, à l’occasion d’une embardée loin de vos natures, un meurtre était commis, qui pourrait le juger ? Et quel serait le verdict ?A. La Nature trahie ?B. La Nature révélée ?C. La Dérive monstrueuse ?D. La Bouffée Soudaine d’état-de-nature ? Et que diriez-vous pour votre défense ?A. Sous l’empire d’une nature aliène, j’avoue que j’ai commis.B. La nature est ce qui a élevé en moi une aptitude au crime, le crime de l’artifice.
*
Au retour de mes fugues, il arrive que, par peur de laisser percevoir que ma fugue m’a changé, j’épouse rigoureusement les contours de ma nature native : je m’y tiens sage, je m’y cantonne, et très certainement je m’y vautre, avec une ardeur louche – comme on se vautre avec jubilation dans la fange du capitalisme tardif, voilà,J’épouse ma nature native.=Je m’enfile un bigmac sur un parking à Plan-de-Campagne par une journée caniculaire d’avril, les bronches assaillies de particules fines.
Et, naturellement, le retour à soi vient avec son procès ;
la nature, parce qu’on sait qu’elle fait bien les choses, opère continûment pour rétablir l’équilibre du monde – l’équilibre des dignités et des indignités, celui des mérites et des démérites, etc. ;
la nature, parce qu’on sait qu’il est avéré que ses normes collent à ses formes, prononce spontanément une sorte de jugement
– une pluie de châtiments-réflexes s’abat sur qui est de retour dans sa nature après une fugue hors sa nature :asthénie post-prandiale,insuffisance pulmonaire,hypersudationnotation des courbes sur 20évaluation du coup de reins(sans compter le tournis que ça donne en cherchant la sortie, à Plan-de-Campagne).
À l’inverse, chaque maladie éteinte signalerait la fin de velléités à aller voir loin de sa nature ; récompenserait, en le sanctionnant positivement, un retour dans l’enclos de sa nature. Car c’est bien ainsi que la nature est faite : tout ce qui y paraît comparaît ; et tout jugement ex natura est de ceux qui, plus ou moins exécutoirement, décident de qui va vivre et de qui, ne sachant pas vivre selon ses normes, doit mourir. L’éventail des sanctions intermédiaires ou substitutives est large, les mesures disciplinaires temporaires et les préventions bienveillantes sont nombreuses : mettre fin à une cavale dans l’artifice,priver du plaisir de feindre une nature ou de trahir la sienne,rassoir dans la cellule de dégrisement des natures standard,confisquer les natures d’apparat, les natures irisées, les capes et les moires, paillettes, les natures d’ombres et de lumières – mais sans surprise elles tuent à la longue, et qui est suspecté de déserter sa nature, de chômer sa nature, voire de perruquer la nature, s’expose à la même rage que celle qui vise qui chôme tout court, perruque tout court et s’abstient tout bonnement de produire.
*
Ah. Oh. Si seulement le jugement n’était que la sanction ; mais il ne vient jamais sans sa leçon. Teneur : qui trahit sa natureest traître à la Nature Commune,et jouit d’une Dissidence personnelle et mesquine, et joue le Sensuel contre l’Organique,désaccorde l’Individu de l’Espèce,trouble,par ces misérables velléités de Distinction,ces prétentions puériles sur son Corps et son Cul,ces regimbements contre les Vices conformes et l’aiguillon de la Chair,une Nature Supérieure dont quelqu’un est l’Auteur,une Nature qui fut faite, et fut faite une bonne fois.
Ce tir nourri de reproches et de suspicions, de reproches nourrissant suspicions et réciproquement, est bien connu des coupables et complices d’actes contre-nature, des criminel⋅les de lèse-nature. Mais, à la douce, comme un paquet de lois passées pendant les fêtes, cette réprobation prononcée au nom de la raison naturelle et émise depuis la terre ferme, fertile, la véridique terre des natures instituées, frôle de plus en plus d’entre « nous » qui, après des années d’interrogations interdites ou bavardes devant cette fièvre de conversions Factices !, Capricieuses !, Narcissiques !, envisagent finalement, sinon de déserter leur nature, d’aller gentiment se la jouer loin de leur nature – même si pas forcément bien loin (ni dans le jeu ni dans l’écart), mais au moins d’aller se la donner, disons, deux ou trois nuits dans le mois, au-delà du périph extérieur de leur nature élémentaire, avant de revenir, fantasmatiquement requinqué⋅es, pointer dans les locaux de La Nature SA, comme un courtier en assurance habitué du cabaret travesti.
*
Même si c’est par plaisir, d’abord, que nous nous offrons ces débordements ponctuels de nos natures élémentaires, nous ne sortons jamais, une fois poudré⋅es, qu’avec une théorie apologétique portative, et nous savons ce qu’il faut dire à qui viendrait nous accuser de folklore ou d’appropriation :
On notera que fuguer loin de sa nature ne se résume pas, et par conséquent ne consiste absolument pas, à parcourir la distance qui sépare(rait) une volupté innée (se vider les couilles dans une gorge) d’une volupté acquise (se faire écarter l’anus, peut-être pas jusqu’au prolapse mais quand même)
– d’ailleurs, on dirait mieux la première donnée que innée, et la seconde apprise plutôt que acquise, car nous sommes des animaux de notre temps, des bêtes d’agrément répertoriées au DSM, et pas une faune de fonds d’écrans issus d’un magazine de savane des années 1990.
*
Je ne vais pas « jouer » loin de ma nature.
Je n’ai pas quatre ans et demi.
Je n’ai pas mis le maquillage de maman.
Je n’ai pas un cœur de quatre ans dévoré d’amour-dépendance comme celui d’un petit chien.
J’ai le cœur vaillant des adolescents.
Je ne vais pas barboter à distance raisonnable de ma nature.
Je vais – regardez comme je vais, je suis au bord d’aller, c’est comme ça que ça va se passer : – « me la jouer ».
Comme si on est samedi, je passe une fourrure blanche et du fard à paupières et je catwalk dans les STOP PRETENDING ! GO BACK TO THE HETERO WORLD, WHERE YOU BELONG !
Je suis la norme, je l’incarne et je me rassoie.
Je suis straight : il va falloir que je file droit.
Je trahis mes privilèges dans le moindre de mes gestes.
Je promène mon genre dans chacun de mes pas.
J’appartiens à ma nature, d’ailleurs je la possède – ça se voit surtout quand je me tiens sage.
Là j’ai l’allure de ma nature.
Mais en même temps [resserre son nœud de cravate], ça va bien de faire comme si on ne jouait pas tout·e·x·s à la nature !
*
Je ne vais pas jouer loin de ma nature ; je vais me la jouer.
Je vais prendre part au game et aux performances, au jeu des impressions faites et des influences exercées.
C’est presque tous les samedis maintenant.
Je vais changer les proportions perçues de mon corps la lavette, je vais styliser la lavette pour en faire une silhouette,
ça y est je suis tout stylisé, poudré,
je joue un jeu de hide and show, de masque et de fard, d’exhib et de pudeur,
un jeu de lumières sur le matériel ombrageux de mon corps.
Et pourtant, quels que soient mon plaisir et ma joie, ça n’est encore, toujours et jamais rien, qu’une impression faite sur les témoins biologiques du seul crime que je puisse confesser sans trahir ce que toute justice, toute administration, ne manquera pas d’appeler : ma véritable nature.
Vicissitudes
Ah, ah, ah, ah, stayin’ alive, stayin’ alive
Bee Gees, Stayin’ alive
Eh ! Psst ! Ehhhh !
…
Tu viens à l’enterrement ?
*
On est « ce qu’on est » ; on fait « ce qu’on peut » ; on a beau dire il y a des fois, être vivant ça fout la pêche.
L’histoire des sensations n’a jusqu’à présent fait connaître que quatre façons d’avoir mal : les fois où ça pèse, les fois où ça tire, les fois où ça lance, les fois où ça pique. Toute autre douleur – qu’elle soit continue ou intermittente, égale ou inégale, fixe ou baladeuse – n’est qu’une complication de ces sensations-ci.
Et à chaque fois qu’il y a des fois qu’être vivant ça fout la pêche, surgit l’impression que c’est « la nature » qui assume pour toi ce que tu ne sais pas ressentir ; et la pénible sensation d’en être pour ses frais d’ouverture :
ah la nature
oh la nature
toute étendue
comme incorruptible à la plage
de tout ce qui se tient comme un monde
sage
sous le soleil de « ce qui est ».
Un discours, un discours ! Non. Non. Je ne fais que m’interroger, vous savez. Je ne parle pas de malheur. J’optimise. Je constate que les gens s’affectent ; je les aide à être malheureux trois quatre ans – et puis un jour ils viennent me voir et ils me disent : écoutez ça y est, je crois que y’a du temps qui… recommence à se passer, là. Et sous tout ce malheur suspendu, pendant tout ce temps qui ne passait pas, en fait il y a eu bien des fois, établies de force et maintenues par la force en un lieu mystérieux, source et résultat des phénomènes matériels, où vivre a semblé spontané.
Ah…
Oh !
Ahaa !
Voilà une nature qui se tient sage. On y a de plus en plus pied et l’eau est de plus en plus bonne. Et comme d’une addiction, on oublie presque qu’on y trempe, sauf quand, de rares fois et confusément, on en voit qui se cassent le cul à tenter d’en sortir.
Mais si tu sais que ça pèse, si tu sens que ça tire, si tu trouves que ça lance, si quand tu y penses ça se met à piquer – bienvenue dans le cœur vibrant de la communauté endeuillée du corps endolori. Cénestopathes, bébé. Notre douleur n’a pas de lieu. Notre sensorium est sans interprète.
Endurant une douleur ou une privation sans remède, des gens ont atteint l’extase en prairie, en forêt, en falaise ou vautrés dans les dunes, mais aussi à la plage, à la salle, ou au vingtième étage de la tour de bureaux. Supplice pulsatile. Martyre tensif. Tourment pongitif. Lassitude et stupeur toujours plus gravatives. Soudain, par une lésion déterminée dans l’organe du sentiment général, il se produit une affection qui donne lieu à la perception. Il n’est plus question de journée ok – navigation à courte vue dans le sensorium brinquebalé – mais de vie intense.
Il y a des fois, rien à dire, être vivant, ça fout la patate. Au lieu de l’enterrement, j’ai décidé de taper quarante kilomètres à vélo – une petite corniche littorale en pente douce – seul au monde au milieu des suv et des scoots – de l’interfile un peu sportif entre deux « BUS 19 » – Pointe-Rouge, la pesanteur, mes mollets de poulet tendus, et ce pouls qui jamais ne s’emballe, une fierté génétique locale, sous le soleil de « ce qu’on peut ». Tout autre discours sur la vie n’est qu’une complication de celui-ci.
Établie de force et maintenue par la force, elle est la seule et unique souche, la source et le plateau, la base et le pinacle des phénomènes matériels ; elle est le coq sur le clocher des événements spontanés. Oui oui, c’est « la nature » – la mienne, la tienne : elle est à nous tou⋅te⋅s qui savons qu’il n’y a que ses possédé⋅e⋅s pour la fuir. Elle professe qu’entre terre à terre, cendres à cendres et poussière à poussière, il n’y a pas plus de fois que de poulet rôti. Elle enseigne qu’au sable du temps ne succède que le sable du temps – et elle nous en fout plein les yeux, comme quand, flashant sa très objectivement moyennement sauvage sauvagerie littorale, elle pousse notre corps bolidé à l’opposé de nos regards, du large vers l’intérieur d’un virage, à même le danger d’y passer.
Ainsi, ainsi, sous l’empire d’une nature aliène, hostile dans les virages et hostile dans la côte, sous l’empire d’une nature qui se tient bien savage, virgule, nous commettons 🌈🏆😎~RESTER EN VIE~😎🥇🌈. Tant que nous nous maintenons dans ce crime, il y a et il y aura des fois – par exemple ces fois où le littoral suffit à se sentir vivant, et où se sentir vivant suffit à foutre la patate ; ou alors ces fois où tu peux pas venir, c’est comme ça, c’est pas grave, pas de souci, je comprends, ce sera pour la prochaine fois.
Standard mais pas vraiment
Comment épaissir les cheveux ? Comment ralentir la repousse des cheveux ? Comment accélérer la repousse des cheveux ? Comment précipiter la chute des cheveux ? Comment faire avec les cheveux ? Quoi faire avec les cheveux ? Quoi faire des cheveux ? Comment faire des cheveux ? Et : Si on les coupe pas, les cheveux, est-ce qu’ils poussent indéfiniment ?
À toutes ces questions comme à toutes les autres il n’y a qu’une réponse. Elle vous surprendrait j’en suis sûr, et je vous la dirai dès que je la connaîtrai. Mais je sais que, quelle que soit la réponse, je ressentirai le même genre de trouble que quand, au grand magasin de bricolage, un vendeur du rayon plomberie a dit devant moi et un tuyau :
Oui c’est standard,
mais pas vraiment.
Rien de plus grand ne peut être pensé.
Et voilà c’est encore le moment de « manger » — preuve matérielle que ça survit, effet et cause d’une règle productive, pollicitation digestive — voilà c’est encore le moment d’obéir. Or je souhaite une vie sans contraintes, vérifier mes effets dans le monde le plus souvent possible hors de mon propre corps — même si je ne veux pas non plus m’empêcher de tourner autour du plaisir projeté d’avoir été contraint.
I. Une puissance si grande que ses effets sont jusque moindres— Franchement c’est bizarre ton truc… — Pas plus que le Thinkerview avec l’ambassadeur chinois. — Le Thinkerview avec l’ambassadeur chinois est bizarre à la mesure du monde. Ton truc est bizarre, point. — Nan nan. Le monde est plus bizarre que mon truc. Le monde est plus bizarre que la somme de nos trucs, de nos traits, que la puissance conjuguée de toutes nos complexions.
En fait je voudrais simplement ne pas me priver de commencer à jouir par le standard contraignant, par les gros tuyaux libidinaux les plus ajustés en apparence, les plus universellement contraignants en apparence, et que c’est seulement après, quand on s’est faufilé ou vautré dans les gros tuyaux bien standard, c’est seulement là que s’ouvrent ou se découvrent les voies adjacentes et mineures où pas vraiment – qui sont belles et intéressantes précisément parce qu’elles sont adjacentes et mineures, et parce que donc elles n’ont pas rien à voir avec le standard initial et majeur (et même elles en sont comme les malfaçons, genre : pas de vis défoncé, déformation concave, stries, bosses, marbrures, réplétions).
— Le monde n’est pas plus ou moins bizarre que n’importe quoi d’autre ; il est éminemment bizarre, bizarre par éminence, par excès de la qualité dont il procède, qualité qu’il n’a pas mais qu’il est. Et ce n’est pas dire « Comme ce monde est bizarre ! » (frisson pluriversel sous norme universelle) que de dire « Le monde est bizarre ». Il l’est absolument ; il ne reluit pas de bizarrerie par réflexion des normes et des autres bizarreries qu’il contient. Il est bizarre non pas relativement à de plus ou moins bizarres existences, et ni par induction ni par déduction d’une bizarrerie première ou totale, partielle ou dernière.
En fait je voudrais pouvoir vouloir croire que tout standard comprend son pas vraiment – même si bien sûr je ne peux pas vouloir croire que jouir en mineur c’est simplement jouir dans les défectuosités du majeur. C’est trop facile. On sait bien que ça nous accommode tant que ça ne nous nique pas. C’est arrangeant, et puis ça nous niquera. Ça ne nous niquera pas par la morale, en tout cas par directement. Ça nous niquera par la volupté refaite valeur. Ça nous niquera par les valeurs, comme d’hab.
— Nous reconnaissons l’éminence de la cause dans le défaut de l’effet. — Nous, peut-être. — Plus ça tape fort, moins ça agit en apparence. — C’est ce qu’il y aurait à savoir ; c’est ce que nous n’oublions jamais. — Moins ça paraît bizarre, plus nous nous vérifions sous l’empire des normes. — Le monde est simplement mais pas vraiment normal. — Il est si parfaitement standard que rien ne lui est ajusté. — Voilà. La norme du monde est extramondaine. — Mais immanente. — Aucune chose n’est jamais standard ; toutes choses créées pourtant ont le standard. — En partie. — En vue. — Sont une image imparfaite, une image touchante du standard initial.
— En fait toi tu. Tu parles tu parles mais. Mais derrière il y a R. — Si si. Nan nan. Il y a ces petites angoisses dans le ventre qui servent à accorder ma tête et mon cul. — Nan nan. Tu joues les braves mais. Derrière j’t’assure c’est l’désert frère. — Il y a des cheveux dans du pain et tu ne le savais pas. Les chaînes de fast-food font venir des cheveux depuis la Chine et tu ne le savais pas. Afin d’en faire un conservateur essentiel au pain industriel et peu de gens le savent.
— Nous sommes des poètes ; nous avons le soupçon. — C’est ça qu’on fait, c’est pour ça qu’on le fait. — Nous insinuons le soupçon devant le standard initial et les tentatives ultérieures de fidélité au standard. — C’est pour ça qu’on est faits. — Bravo à toute l’équipe : ceux qui font ; ceux qui insinuent le soupçon. — Merci aux concepteurs, aux réalisateurs, aux contrôleurs produit. — Merci aux pas de vis en plastique qui peluchent, à la colle étanche hydrophobe les dix premières minutes, au furet qui s’emmêle, à son ressort martyr. — Merci aux cheveux rêches, aux mèches revêches et bravaches qui sont, avec la poésie, la preuve matérielle, toujours recommencée, que le soupçon était de tout temps justifié.
II. Une charpie fine comme de la dentelle : une cause d’échelle industrielleRien n’est normal ; tout est possible. Un homme une femme, un livre un jour, un acheté un offert, un de plus un de moins, un papa une maman, un flic une balle, un jeune une solution. Cheveux et pain. Tout est une arme par destination si toi ou la justice le veut. Casuistique et suivi des conséquences jusqu’au bout. Le côte à côte et le tête à tête sont interdits sauf si vous êtes amis.
Tout est possible (peu de gens le savent) ; rien n’est normal (tous en sont convaincus).
Et aucun écart plus grand ne peut être pensé.
