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La matière appelée 20e siècle

Regarde j’ai une brosse, un manche : je suis tout et parties balai. Pour autant que j’en juge, ma brosse est en « poils » de synthèse, mais c’est peut-être le moins fun de tous les facts à mon endroit. Déjà mieux : Mon manche a été recouvert d’un film plastique imprimé bois. C’est qu’on a pensé, à un moment de ma conception, qu’il serait bon, ou bien, ou beau, pratique ou pertinent, judicieux sans être logique, pas inapproprié mais sans nécessité, de faire accroire gentiment à du bois. Et d’un vote solennel, au 39e étage du siège ou dans le bureau vitré surplombant la salle des machines, on a opté pour le film plastique imitation bois, écartant ou remettant à d’autres modèles les deux ou trois propositions alternatives du designer-produit.

Un assortiment de scies donne
aux blocs de bois l’épaisseur
voulue. En pivotant,
la machine à profiler les
pousse le long d’une tête
de coupe. Chaque passe profile
la moitié d’un bloc. Les ouvriers
retournent le bloc de bois
et le positionnent pour une seconde
passe qui profile l’autre moitié.
Il existe une machine à profiler pour
chaque modèle de brosse.

Mon imprimé bois, veiné, noueux, zélé dans la veinure, fait une impression de bois satisfaisante à la mesure du désir de chacun de se laisser satisfaire, c’est-à-dire très satisfaisante pour qui a déjà,
perché dans la contemplation
des grands saules qui ont
la majesté des gifs à la boucle splendide
et parfaitement nommés,
ou, picorette à cran dans la ville
le regard pigeonneu-
sement aimanté par les grilles circulaires,
conçu une certaine image générique de bois d’arbre.

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Situation en nous qui sait

La connaissance est liée à la lutte.
Et connaît vraiment celui qui hait vraiment.1

Ce n’est pas nous qui savons,
c’est une certaine situation en nous qui sait.2

La gradualité n’explique rien sans les sauts.
Les sauts  ! Les sauts  ! Les sauts  !3

Dans l’« Italie des [soixante] dernières années », Nanni Balestrini passe, « selon un paradoxe qui ne l’est qu’en apparence », pour « l’écrivain le plus radicalement formaliste et radicalement engagé »4. L’adverbe est d’actualité  ; les deux adjectifs ont vieilli,

  • à moins que par « formaliste » on réussisse à entendre, au-delà du partage inopérant fond/forme, une attention maintenue aux cadres, aux dispositifs, aux artifices de l’écriture (contre l’évidence du sentiment ou de l’expression, et contre les prétentions à l’« innocence » et au « naturel »5), et même, selon l’accusation parfaite d’un bolchevik orthodoxe, un « criminel sabotage idéologique »6, puisque le formalisme ainsi entendu, en tant qu’il s’intéresse à la façon dont les discours sont constitués afin que jamais ils ne puissent passer pour institués, est nécessairement un ennemi des dogmes  ;
  • à moins aussi qu’on n’arrive à débarrasser « engagé » de la fameuse responsabilité historique de l’écrivain (dont « chaque parole a des retentissements  ; chaque silence aussi »7) qui a longtemps aménagé à la « parole intellectuelle » un destin propre au sein de la communauté des parlants  ; on pourrait, à l’inverse, y entendre une forme d’implication politique qui rejette par principe la division du travail discursif et intellectuel – par exemple entre les poètes (ces grands inquiets du langage, en charge du « symbolique » ou de « la langue ») et les sujets politiques ordinaires (qui se contentent – symptômes d’un monde ayant sacrifié le langage tout entier à la véhicularité – de faire des phrases, formuler des opinions, communiquer des informations).

En ce sens, « formaliste » et « engagé » – si les deux mots, à nécessiter tant de pincettes, demeurent utilisables – peuvent qualifier  :

  • une poésie qui ne s’excuse pas de ne pas être l’action (ou  : « la politique », « la révolution », « la vie », « le réel » – au choix et combinables)  ;
  • une politique qui ne s’excuse pas de ne pas être « la poésie » (ou  : « l’imaginaire », « le rêve », « le réenchantement » etc.).

Reste le « paradoxe » apparent, tant semble s’être naturalisée l’idée, au cours de la seconde moitié du 20e siècle, que « faire de la poésie » (sérieusement, formalistement), « c’est déjà politique »8.

  1. Mario Tronti, Introduction à Operai e capitale (Turin  : G. Einaudi, 1966  ; fr.  : Ouvriers et capital, Genève  : Entremonde, 2016, p. 21, trad. Y. Moulier-Boutang & G. Bezza) ↩
  2. « Que l’esprit ait besoin d’une certaine forme d’excitation, même s’il ne s’agit que de reproduire des idées que nous avons déjà eues, c’est ce qu’on voit souvent dans les examens où sont interrogés des esprits ouverts et cultivés à qui l’on pose, sans préambule, des questions telles que  : Qu’est-ce que l’État  ? Ou  : Qu’est-ce que la propriété  ? Ou d’autres choses du même genre. Si ces jeunes gens s’étaient trouvés dans une société où l’on avait débattu de l’État ou de la propriété depuis un certain temps déjà, ils auraient peut-être facilement trouvé la définition en comparant, isolant et récapitulant les concepts. Mais ici, où cette préparation de l’esprit fait totalement défaut, on les voit brusquement buter  ; et seul un examinateur manquant totalement de discernement en déduira qu’ils ne savent pas. Car ce n’est pas nous qui savons, c’est une certaine situation en nous qui sait. » (Heinrich von Kleist, « De l’élaboration progressive de la pensée par le discours », dans Œuvres complètes, t. 1  : « Petits écrits », Paris  : Gallimard, « Le Promeneur », 1999, p. 48, traduction modifiée) ↩
  3. Lénine, commentant la « rupture de gradualité » (Abbrechen des Allmählichen) de Hegel dans ses Cahiers philosophiques (1895-1916), Paris, Éditions sociales, 1973, p. 118-119 ↩
  4. Ada Tosatti, dans sa postface à l’édition française de Blackout (Genève  : Entremonde, 2011) ↩
  5. « La lingua della scrittura letteraria non è mai innocente e « naturale ». » (Nanni Balestrini & Alfredo Giuliani, dans Gruppo 63. L’antologia, Milan  : Bompiani, 2013) ↩
  6. Le mot est d’Anatoli Lounatcharski, Commissaire du peuple à l’éducation de 1917 à 1929. ↩
  7. « L’écrivain est en situation dans son époque  : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire  ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola  ? L’administration du Congo, était-ce l’affaire de Gide  ? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d’écrivain. » (Jean-Paul Sartre, « Présentation des Temps Modernes », Situations II, Paris  : Gallimard, 1948, p. 7) ↩
  8. C’est en tout cas ce que Nathalie Quintane raconte qu’on a prétendu  : « Al Dante avait publié les plus importants poètes de l’époque, et le premier bouquin directement politique en poésie, après une abstinence de près de trente ans  : une petite anthologie sur les sans-papiers (Ouvriers vivants, Romainville  : Al Dante, 1999). C’était ce bouquin qui avait contribué à casser le cliché qu’on entretenait entre nous, poètes  : que, de toute façon, écrire de la poésie, c’était déjà politique – une position intéressante, défendable, devenue confortable à la longue. » (Nathalie Quintane, Un œil en moins, Paris  : P.O.L, 2018, p. 203-204) ↩
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Un humain hors pair dit son supérieur

Un supérieur est appelé à témoigner lors du procès d’un de ses subordonnés.

lapresse.ca, 11 août 2020

Un subordonné attend de ses supérieurs de l’autorité, du respect, des instructions claires en amont des opérations et pendant, et un soutien sans faille au cours de l’instruction. Témoin d’une procédure, le sergent superviseur – qui a conquis son grade en faisant la preuve régulière de son discernement – vient plaider, sans failles, l’humanité de son subordonné.

Rappeler de l’agent l’humanité – quantitative : appartenance à l’espèce ; et qualitative : sollicitude (de gros et de détail) pour l’espèce –, c’est tenter de porter les débats hors de l’agentivité en tant que telle, pour les faire pénétrer la composition d’une âme singulière. Gagner l’attention du juge à la singularité de cette âme, c’est faire un pas décisif vers l’acquittement de cet agent.

Du haut de la supervision, la vue est imprenable sur les qualités humaines de la quantité subalterne. L’autorité qui, en temps normal, est – surtout dans les métiers de corps – agence supérieure (puissance de mettre en mouvement les agences inférieures), est, par temps judiciaire, vision supérieure (puissance de pénétration du secret des âmes).

Le sergent superviseur observe, depuis sa supervision, la quantité des pairs humains, s’arme du critère « humanité », ventile cette multitude et distingue : un humain excellent perçant sous l’uniforme, un humain insigne brillant sous l’insigne. On dira : au plan de l’humanité – déterminant de masse et facteur de distinction – en voilà un qui sort du lot. Ou : chez ce policier, on trouve non simplement une quantité d’humanité sans égale parmi ses pairs policiers, mais aussi une qualité d’humanité sans commune mesure avec ce qui a cours dans la masse humaine.

Le subalterne excelle en humanité qualifiée. Il dépasse d’elle mais sans excès : il affleure au niveau de l’exemple sans manquer de faire saillir sa singularité. À cet égard, l’apologie du superviseur paraît risquée ; dans un métier de corps, « hors pair » pourrait trahir une velléité de l’agent à se distinguer, non pas au sein du corps, mais tout bonnement du corps. C’est ce débordement passionnel, cet excès héroïque, qu’il faut éviter de faire entrevoir dans la plaidoirie. Ce n’est donc pas, dans le supervisé, le policier qui sera prédiqué « hors pair » ; c’est le sujet « humain » – au sens de sensible et souverain certainement.

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Plaisir de le savoir

    1. La poix désigne conventionnellement, d’après Wikipédia, « n’importe quel liquide très visqueux, qui semble solide ».
      1. Est-ce que « n’importe quel liquide très visqueux, qui semble solide » est une description de l’usage du mot « poix » ou de la chose elle-même ? Est-ce que c’est la définition de « poix » ou la caractérisation de la poix ? Et alors une caractérisation par le propre ou par l’espèce ? Est-ce que la poix tient sa singularité dans le monde du fait d’allier semblance de solidité et viscosité effective ? Ou est-ce que par là elle s’apparente à une foule d’autres choses qui se distinguent sur le même mode ? Est-ce que la « semblance » de solidité abuse uniquement la vue ou aussi le toucher ? Et si aussi le toucher, pourquoi est-ce que la viscosité, au contraire de la solidité, serait épargnée des vicissitudes empiriques de la « semblance » ? Pourquoi est-ce qu’on ne dirait pas : une substance qui, sous le rapport de l’expérience en laboratoire, semble être un liquide d’une grande viscosité, et sous le rapport de l’expérience ordinaire, un corps solide ? Quand, où, à qui, dans quels yeux, sous quels pieds et entre quelles mains, est-ce que la poix « semble solide » ?
      2. La phrase de Wikipédia est elle-même visqueuse-qui-semble-solide. Ses termes lapidaires ne l’empêchent pas de goutter, de nous couler entre les doigts si on cherche à s’y accrocher : « poix » ne désigne rien de substantiel en propre, mais seulement une espèce ou un type de substance (par exemple : poix de résine ou de goudron, bitume).
      3. À vrai dire, « poix » ne désigne même pas un type de substances de même origine ou issues d’un même procédé d’extraction ou de fabrication, mais un ensemble de propriétés parmi lesquelles la viscosité, l’adhérence, l’isolance – toutes extrêmes.
      4. C’est à cette quantité de qualités qu’on a donné un nom commun, un nom dont le caractère monosyllabique laisse imaginer une imposition très lente, ou bien subite. « Poix » a peut-être été reçu d’un coup, dans l’évidence d’une analogie avec un truc déjà nommé (substance matérielle ou immatérielle, divine ou amie), ou alors « poix » a longtemps tourné dans les bouches, sous une forme mal dégrossie d’abord puis de plus en plus raffinée, jusqu’à ce qu’un jour, au bout d’un certain nombre de veillées communautaires autour du feu communautaire, un quintessencier monosyllabe ne s’atteste, et là-dessus un accord informel, sans conversation mais par elle, s’établit autour du son « poix » – son aussi impropre que n’importe quel autre mais pas grave, il va bien tant qu’on le crédite.
      5. Mettons que de ce jour on a rendu « poix » responsable d’un savoir liquide. On a mis « poix » en charge d’une réalité mal authentifiée mais bien disposée pour l’usage. On a fait usage de poix et de son nom sans souffrir de n’y avoir attaché ni norme ni format.
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Les deux ministres

Mon amie L. a dressé une typologie sommaire mais robuste de la parole politicienne. Pour elle, tout discours politique émane nécessairement d’une de ces deux instances : le Ministre de la Violence Intérieure, le Ministre de la Violence Extérieure. Cette dualité n’est pas une bicéphalité (on sait bien qu’il n’y a pas deux personnes qui décident, en France, mais une seule) ; les deux ministres sont des instances, que peuvent incarner tour à tour n’importe quels membres du clan au pouvoir. Une même personne peut être tantôt MVI, tantôt MVE. Par ailleurs, MVI et MVE ne désignent pas, a priori, des positions modales : il y a des degrés de ministration de la Violence Extérieure, des degrés de ministration de la Violence Intérieure. La modélisation de L. n’a pas pour vocation de déterminer le rôle de telle ou telle personne dans la ministration des Violences, et de l’y assigner ; la modélisation de L. est d’abord un outil d’analyse des discours politiques. C’est en tout cas ainsi que je l’ai comprise, avant que L. me dise que, dans son esprit, ça n’est pas ça du tout.

Parce que ces deux instances discursives – MVE et MVI – ne sont pas de l’ordre du lapsus mais sont pleinement, et la plupart du temps grossièrement assumées par des gens qui ont la prétention d’être d’habiles rhéteurs et d’excellents communicants, on peut considérer qu’elles ne se trouvent pas incidemment dans les discours, mais qu’elles en sont constitutives. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de traquer des maladresses dans les interviews et réactions à chaud ; il suffit de se fier aux verbatims d’allocutions et à la teneur explicite des déclarations. Notre analyse est facilitée par la croyance du corps politicien dans le degré phéromonal de la communication, c’est-à-dire dans l’effectivité massive des signaux envoyés par leurs phrases. Ainsi entend-on souvent des commentateurs dire : le Ministre / le Président doit envoyer / a envoyé un signal fort – ce qui ne peut pas ne pas s’entendre comme : « Le Ministre a dégagé une odeur forte ». (Qui n’a pas senti jusque chez soi l’aftershave alphagenré lors d’un discours de Castaner, avec la même intensité que, lorsqu’à la mi-temps des matchs de foot, s’enchaînent les pubs pour désodorisant de chiottes pour aisselles). Ce signal phéromonal à l’adresse des masses, on peut aussi l’appeler, en termes rhétorico-linguistiques, performatif crevé : ça fait belle lurette qu’il n’a plus aucune efficacité, mais tout le monde continue de faire comme si – comme si parler valeurs rendait valeureux, comme si parler fermement donnait de la consistance, comme si parler au futur simple faisait son oracle.

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Soirée Legovil sur Radio PSG Matin

 

Parigi, ce soir, « en direct en public », sull’aria fritta di Radio PSG Matin, Legovil – c’est-à-dire n’importe qui –, vient expliquer le monde au monde – c’est-à-dire n’importe quoi à n’importe qui. Lien.

Legovil est une revue d’explications, faite en trois jours, à chaque fois dans une ville différente, par absolument qui veut (c’est-à-dire celles et ceux qui se pointent). Dedans : pas de poèmes, mais des explications sous forme de texte, de diagramme, de carte, de schéma.

Le principe du qui-veut s’applique aussi à la soirée : n’importe qui peut venir expliquer publiquement n’importe quoi, et même venir s’expliquer avec soi-même ou quelqu’un d’autre devant tout le monde.

// Au programme pour le moment :
* Une explication de la phrase Le pluvarium est déserté. * La présentation rapide d’un programme d’émancipation pour le siècle : Aller se la jouer loin de sa nature. * L’exposition d’un problème d’ingénierie des vertus : Tout le monde veut que tout le monde soit brave mais personne ne veut commencer. * Une modélisation du Pouvoir selon laquelle tout énoncé de gouvernement émane nécessairement d’une de ces deux instances : le Ministère de la Violence Intérieure et le Ministère de la Violence Extérieure.
* Une petite totalité-comme-complot envoyée depuis Berlin, intitulée Parce que ça veut dire.
* À propos de quelques expressions italiennes.
* Une opinion de fin de soirée reprise et argumentée : « Je pense que tu peux pas convaincre quelqu’un que tu connais pas sans être un enculé. »
* Une tentative de double explication simultanée : « Ce qu’a voulu nous dire Marx et pourquoi j’ai abandonné la poésie. »
* Les codes du langage euphémique entre clients et travailleurs sur les applis de prostitution homosexuelle.
// Peut-être :
* « Qu’est-ce qu’un valoriste et pourquoi sont-ils deux ? »
* « Pourquoi l’explication est une forme d’ancien régime, c’est-à-dire de jeune homme. »

!!! Rappels :
! Tout le monde peut venir expliquer ce qui lui chante, venir s’expliquer avec quelqu’un, interrompre une explication en cours pour en commencer une autre ou simplement la contester.
! Une explication peut être improvisée. Elle n’a pas besoin d’être chiadée. Elle peut aussi être chiadée, mais il est assez interdit de lire un texte. Les poèmes, particulièrement, sont proscrits.
! Toute explication s’expose à être collectivisée ou attaquée. La contestation fait partie de l’explication. La phrase « Non mais laisse-læ finir ! » n’est pas recevable.
! Je n’ai aucun élément qui permette de penser que les fumées seraient dangereuses mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas le cas. (Ministre de la Violence Intérieure)
! Nous ne sommes pas en train de réussir dans les outre-mer ; mais nous réussirons dans les outre-mer. (Ministre de la Violence Extérieure)

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Agissez en conséquence

(Compte-rendu d’une conversation collective parue dans Legovil 4)

Impayés. Recouvrement. Trier puis agir. Mettez en place un classement de vos débiteurs en trois groupes et instituez un traitement différencié pour chacun d’eux. L’efficacité globale de votre recouvrement en sera ainsi accrue.

1. Il peut et il veut. Négligence, retard, erreur du débiteur, qui effectue le paiement. Tout rentre dans l’ordre. Votre appel téléphonique vous a fait économiser des frais d’avocat et / ou d’huissier.

2. Il veut, mais ne peut pas. Votre débiteur rencontre d’incontestables difficultés financières, mais ne conteste pas sa dette. Cette catégorie de dossier pose un redoutable problème. Concilier rapidité (car la situation peut se dégrader et le débiteur devenir totalement insolvable…) et gestion du rapport entre le coût du recouvrement et les sommes recouvrées (pour ne pas en plus perdre de l’argent). C’est pourquoi, dans ces dossiers, il est souvent opportun de négocier un paiement échelonné. A défaut de paiement, faites le point avec votre expert comptable. Provision en défaut de paiement ; éventuellement : récupération de la TVA déjà reversée au Trésor. Constituez-vous un bon dossier prouvant les difficultés de recouvrement de votre créance. Copie des relances et des rappels infructueux.

3. Il peut mais ne veut pas. Pas de souci financier en ce qui le concerne, mais il estime être en mesure de refuser de payer. Au-delà de la négociation, face à ce type de client, vous serez peut-être amené à entamer une procédure. Plusieurs possibilités sont ouvertes selon la nature du motif du refus de payer, à étudier avec votre avocat et votre huissier. Pour cette catégorie de dossier, le coût d’éventuelles procédures judiciaires n’est pas à comparer avec les chances de recouvrement mais avec les chances de succès, c’est-à-dire avec la qualité des motifs de refus de payer.

Rangez votre débiteur dans une des trois catégories précédentes. Agissez en conséquence.

(« Avis & Conseil Entreprises »,
14 mars 2006)

Sur l’image ci-dessous, nous avons une représentation graphique inexacte de la typologie d’Avis & Conseil Entreprises. Inexacte, puisque l’item original « il peut et il veut » a été remplacé – inattention ou geste critique ? – par « il veut et il peut ». De plus, notre typologie, mais cette fois au même titre que l’originale, est incomplète. Une typologie complète des débiteurs distinguerait, au point de vue logique, les énoncés en fonction de la place qu’y occupent les verbes déontiques :

Il peut et il veut. ≠ Il veut et il peut.
Il veut mais ne peut pas. ≠ Il peut mais ne veut pas.
Il ne veut pas mais peut. ≠ Il ne peut pas mais veut.
Il ne peut pas et ne veut pas. ≠ Il ne veut pas et ne peut pas.

À ces énoncés on pourrait en ajouter d’autres, sur la base d’une interprétation différenciée des conjonctions et et mais.

Il peut mais il veut. ≠ Il peut et il veut.
Il veut mais il peut. ≠ Il veut et il peut.
Il veut et ne peut pas. ≠ Il veut mais ne peut pas.
Il peut et ne veut pas. ≠ Il peut mais ne veut pas.
Il ne veut pas et peut.≠ Il ne veut pas mais peut.
Il ne peut pas et veut. ≠ Il ne peut pas mais veut.
Il ne peut pas mais ne veut pas. ≠ Il ne peut pas et ne veut pas.
Il ne veut pas mais ne peut pas.≠ Il ne veut pas et ne peut pas.

En algèbre, l’opérateur ‘mais’ conjoint une enveloppe (sommation) et sa négation, soit :

mais = ‘et’ et ‘non’

Cette conjonction n’est pas un gain sec, mais une complication du crédit.

Notons tout de même, quelle que soit la typologie considérée, l’absence du verbe devoir du jeu des déontiques ; c’est que, comme sur les Tables de la Loi (thou shall not kill, du sollst nicht töten…), devoir est tutélaire : nulle dette ne se pense sans un devoir premier. Le poids de la dette est en effet une expression de la gravitas (pour un parallèle avec le poids du péché, se rapporter à Swedenborg, La nouvelle Jérusalem et sa doctrine céleste, la repentance et la rémission des péchés, 1821, §166). Par souci de clarté, rendons visible l’ombre portée de devoir sur vouloir et pouvoir :

Il doit, veut, et peut.
Il doit, veut, mais ne peut pas.
Il doit, peut, mais ne veut pas.

La tutelle rendue patente, profitons-en pour mentionner une autre évidence, qui, à force de flotter, s’oublie peut-être : les déontiques ont ici une valeur auxiliaire. Ils sont au service d’une modalisation d’un unique verbe, qui indique l’horizon résolutif (et rémissif) du problème de la dette : payer (remettre). Soit :

i) Il doit payer (remettre), veut payer (remettre), et peut payer (remettre).
ii) Il doit payer (remettre), veut payer (remettre), mais ne peut pas payer (remettre).
iii) Il doit payer (remettre), peut payer (remettre), mais ne veut pas payer (remettre).

En outre, l’objet du paiement, si on le rétablit, ferme tautologiquement chaque proposition, puisque, en général, ce que le débiteur doit payer, ça n’est rien d’autre que ce qu’il doit. Soit :

i) Il doit payer ce qu’il doit, veut payer ce qu’il doit, et peut payer ce qu’il doit.
ii) Il doit payer ce qu’il doit, veut payer ce qu’il doit, mais [‘et’ et ‘non’] ne peut pas payer ce qu’il doit.
iii) Il doit payer ce qu’il doit, peut payer ce qu’il doit, mais [‘et’ et ‘non’] ne veut pas payer ce qu’il doit.

Il faut particulièrement insister sur le fait que, du point de vue du créditeur lancé dans l’échelle des démarches – du simple coup de téléphone à l’envoi d’un huissier pour entame d’une procédure de recouvrement – l’horizon résolutif se dit dans une actualisation qui, en dernier lieu, annule toutes les modalisations :

Il va payer.

Propitiation ? Pas si sûr. Le créditeur a la main sur sa créature débiteuse. Il peut – par exemple à l’égard du second débiteur – faire preuve de mansuétude. En effet, du point de vue du créditeur, alors que les débiteurs 1 et 3 vont payer ce qu’ils doivent, le débiteur 2 bénéficie d’une rémission négociée : il va payer ce qu’il peut, comme il peut. Cette indulgence à l’égard du deuxième type de débiteur est une prime donnée à l’innocence du vouloir. L’innocence du vouloir entraîne une culpabilité partielle, puisqu’elle procède d’un empêchement, d’une limitation du pouvoir. Le débiteur 2, en tant qu’empêché, est un honnête pécheur ou un tricheur sincère. Il convient de l’aider à retrouver le droit chemin.

La banque me dit allez voir les flics. Je vais voir les flics. Ils me disent allez voir les impôts. Je vais voir les impôts. Ils me disent allez voir la banque. Je vais voir la banque. La banque me dit allez voir les flics. Après quelques tours, j’arrive à m’expulser du manège et je tombe sur le bonhomme Voilà, l’huissier. Il est tellement heureux de tomber sur une bonne foi qu’il se montre immédiatement arrangeant,réduit la facture et débloque mes comptes. Il récompense mon non-ménagement. Il me paie mes tours de manèges.

« Votre débiteur rencontre d’incontestables difficultés financières, mais ne conteste pas sa dette. Cette catégorie de dossier pose un redoutable problème. »

Les difficultés sont incontestables, la dette frontale et aveuglante, le problème difficile : la situation est en ce sens tragique. La bonne conscience prend le tour de la torpeur et de la contrition. Rien ne garantit la réminiscence. « Pour assurer le retour de la réminiscence, il faudrait repartir de l’amorce de sens qu’elle autorise. » (M. Richir, Fragm. Phénom. Tps & Esp., 150). C’est pourtant ce détachement au Sens qui surprend… « La réminiscence franchit le Sens par exception, dans la surprise. » (Ibid., p.151). Si l’impossibilité de payer est ainsi vécue sur le mode de la surprise inquiète, la personne est jugée respectable. L’innocence du deuxième débiteur du point de vue de l’intention, l’innocence de son vouloir, est un élément qui ne desserre pas, lui, le nœud tragique, mais contribue au contraire à le nouer davantage : il y a contradiction du vouloir et du pouvoir. Le conflit devient conflit des forces et des intérêts.

La contradiction tragique du vouloir et du pouvoir est engagée : on voudrait par exemple marier une femme, mais [‘et’ et ‘non’] accéder à ce désir ferait de nous [de la personne entière, non fragmentée par la surprise inquiète] l’ennemi du père, soit – par alliance – l’ennemi héréditaire du père. Il y a une totalité circulaire du problème, une inextricabilité du nœud qui oblige à une analyse plus approfondie. On ne peut pas diviser le problème. Il n’est pas ici question de marchandise, mais de l’objet dans son sens le plus hautement métaphysique : son caractère centralisateur (dont la forme politiquement manifeste se traduit dans l’errance relative autour de la définition de l’ennemi). Le différend économique est une relation politique sans sujet, la pire de toutes parce que la plus implacablement irréductible au circuit de la médiation. L’aboutissement tragique est alors : « totalement insolvable ». La totale insolvabilité du débiteur est le moteur de l’action et son minuteur : il faut agir vite, s’organiser rapidement (pour résister à l’oubli et l’entropie des engagements).

Face au deuxième débiteur, la mise en place d’un échelonnage des remboursements est une façon de découper le noeud, de diviser le problème tragique, de réintroduire une échelle et ses variables hypostatiques. L’horloge discrète du temps échéant se met à tourner légèrement moins vite. Une occasion est offerte de quitter la tragédie pour entrer dans l’espace logique du drame : la tragédie était la convergence fatale des moyens insuffisants et des fins nécessaires, le drame est ce qui se résout quand on met les moyens. On passe de la surprise inquiète au convoi de la négociation.

À quel moment des rapports historiques entre drame et tragédie se trouve-t-on ? Quel est notre rapport à la dette ? La tragédie trouve son aboutissement déjà prescrit dans l’insolvabilité radicale du débiteur, ergo sa liquidation, sa mort en tant que puissance financière et source d’argent. Dans le drame, peut encore se nouer un problème – notamment celui du handicap douloureux du débiteur. La position du problème nous fait passer de la pure angoisse relative à la forme de l’oubli dans l’expérience plus modérée de la perte d’historicité. Quand tu es en état d’insolvabilité, tu es dans la stupeur, alors que quand tu rentres dans le circuit de la médiation du remboursement, tu es juste dans une aliénation relative qui se manifeste comme une perte d’historicité – l’Histoire étant l’élément relatif du drame, par opposition à la transgression tragique comme situation absolue. L’inter-dit supplante le non dit.

Si le débiteur peut mais ne veut pas – cas de figure numéro 3 – les moyens à déployer pour le contraindre sont déjà connus : il faut toucher aux propriétés qui seraient naturellement celles du drame de la saisie. Le deuxième débiteur, lui, tend à échapper à la possibilité de la saisie.

Le seul, dans cette typologie, qui soit coupable totalement, c’est le débiteur numéro 3 : il l’est au plan du vouloir et au plan du pouvoir. C’est le seul à commettre un crime caractérisé, et à appeler une réponse procédurale. Il n’est pas aimable ; on ne traitera pas avec lui à l’amiable. L’abandon du mauvais axe, du mauvais pivot relève d’une question de principe.

« Nous connaissons les gens qui ont des combines pour échapper aux manoeuvres de la machine de recouvrement et de l’échéancière gracile. Nous savons quel est le traitement à leur faire subir. »

Cette
société du Gabon
à qui il était demandé
, par la justice,
3906 € d’impayés.Une lettre lui est envoyée,
comme des pigeons à la figure.
La magnanimité colon n’est plus ; reste
le complexe postcolonial :

On n’a plus l’Empire et en plus,
ils nous la mettent
à l’envers.

forme libidinale de la dette et mort de danton

-- Et toi, pourquoi tu t’intéresses tant, par exemple quand tu parles des créditeurs, à la libido ? Tu dis « la jouissance » comme si tu faisais un poème ou un avis & conseil entreprises.

-- Je ne saurais pas en parler avec précision, mais je crois qu’on a affaire à deux choses. On a affaire à un système. Le système, c’est la typologie du conseil & avis entreprises. Des espèces de fabrication de fils invisibles qui nous tiendraient, et puis en fait quand on a affaire à un humain : qu’il soit huissier, qu’il soit machin, il est encore humain, c’est-à-dire qu’il fait son travail, comme on dit. Et peut-être c’est ça l’espace de la jouissance : faire plus son travail qu’être encore son métier. Walser, à chaque fois qu’il trouvait du boulot – des trucs à la Bartleby : recopier des textes, avec une journée entière pour recouvrer un seul texte – tu vois, à chaque fois Walser il fait son boulot super bien,avec ardeur et zèle, et le lendemain ça l’emmerde, tout à coup il ne fait plus rien, il fait défection mais à son poste, et le surlendemain il quitte son poste. Il va retrouver un autre boulot où reproduire le même schéma : jouir, ne rien faire, voilà. Dans l’amour, pareil : il va faire le ménage chez une femme, et cette femme a des grandes chaussures avec des talons extraordinaires. Il rêve de lui baiser les pieds, d’être le plus bas possible devant celle qui l’embauche. Il jouit de la désirer sublime ; il la déteste d’être si laide ; il quitte l’emploi de la désirer ou de la haïr.

-- Alors Walser, c’était une sorte de sub capricieux ?

-- Oui. Dans Le Commis, dès les premières lignes, il est fait droit au personnage principal, un commis, qui exige qu’on lui produise les conditions optimales pour s’accomplir comme commis.

-- Il veut rencontrer sa jouissance. Sauf qu’après, sa liberté, ce sera celle de tout casser…

-- Recouvrer la liberté… Débiter n’importe quoi, c’est-à-dire parler sans jamais s’acquitter d’une dette vis-à-vis du langage. Tout casser, c’est alourdir sa dette.

-- Je notais hier le verbe « désintéresser ». Désintéresser, c’est : faire cesser l’attente.

-- Être désintéressé, c’est avoir totalement remboursé sa dette, c’est ça ? C’est un terme technique ?

-- Oui… Non… C’est peut-être moi ça… Faire cesser l’attente, ne plus importer. Être léger de toute dette, avoir disparu…

-- On ne s’est pas trop intéressé à la figure de « il peut et il veut ».

-- Oui. Il est enregistré comme débiteur accidentellement. Il a oublié…

-- Il est juste à la bourre, oui. On n’a pas trouvé son adresse, quoi. Il est en retard sur le temps.

-- Alors je pense qu’on touche à un point important. L’homme qui a énoncé la fin historique de la tragédie et annoncé le temps où règne seul le drame interminable, c’est un Allemand, il s’appelle Büchner, et c’est dans un texte qui s’appelle La mort de Danton.

-- De ce point de vue, il faudrait peut-être à nouveau questionner les rapports entre tragédie et drame. Il s’agit d’imaginer une échelle sur laquelle on distingue les événements, d’une part (soudain…, c’est alors que…), des certitudes (il est bien entendu que…), d’autre part.

-- Alors, là, il y a un truc à noter ? La mort ?

-- Oui…

-- Au regard de la dette ?

-- Au regard de la dette. Ce que serait la mort pour un regard drama doit être précisé.

-- Est-ce que Danton est coupable ou innocent dans la pièce de Büchner ?

-- Ce n’est plus la question, justement. Ou plutôt : l’innocence n’est plus ici en question.

-- La question morale a été liquidée ?

-- La question tragique a été liquidée.

-- J’ai ramené un filet, je ne sais pas pourquoi. Je suis vivant dans l’écarté. J’arrive, je vois un filet, je me dis « c’est le débiteur son filet », ou « le recouvreur son filet ». Il me semble que la cessation des temps propres à la surprise inquiète est aussi l’occasion d’une centration de l’échelle sous la forme d’une toile, par exemple. J’ai appris dans la dette qu’il était question de capture jusqu’en dehors d’elle.

Il y avait ce
Monsieur espagnol,
robin des bois des banques
qui enchaînait les crédits pour la cause
anticapitaliste.Il édite un journal avec de l’argent
qu’il n’a pas. Dans ce journal,
il décrit les méthodes pour
financer la cause qu’on a
avec de l’argent qu’on n’a pas.

Texte

Legovil 3 est dans le monde

Le numéro 3 de Legovil est dans le monde.

Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à Lyon du 7 au 10 février 2019 par Valentina Barriga, Alice de Boissezon, Pierre Borel, Frédéric Déotte, Audrey Dewet, Thomas Ducasse, Alexandre Dumont, Timothey V. K. Dyèvre, Christophe Dymanche, Leila El Yaakabi, Brigitte Goffart, Élisabeth Préfet, Hugo Hyart, Antoine Hummel, Léa Lanoë, Xavier Metz, Olivier Nourisson, Philipp Rabe, Amalia Vargas, ainsi que Grégoire Sourice en détachement, et Julien Schneider et Juan Diego Otero sans le savoir. 48 pages. 60 exemplaires. 13 € frais de port inclus.

commande : legobistable[at]gmail.com testanonpertinente.net/Legovil

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La personne perd en général

Les raisons personnelles : faire des phrases

Le 6 janvier 2017, j’ai écrit à une dizaine d’ami·es pour leur proposer de venir grossir un pad d’écriture collective en écrivant, à partir de l’énoncé « La personne perd en général », d’autres énoncés, en générant des phrases qui seraient toutes d’emblée considérées comme « valables » ou « justes ». Je cherchais à créer, dans les termes exaltés de cette invitation, « un espace béni où aucune faute n’est possible, un lieu sans histoire où l’erreur n’existe pas ».

Depuis, certain·e·s de ces ami·es sont venu·e·s poser des trucs sur ce pad ; avec d’autres, j’ai eu des conversations à propos de l’énoncé ; d’autres encore ont manifesté un intérêt distant mais bienveillant. Ces attentions m’ont aidé à faire des phrases, à continuer à croire faire des phrases possible, et à tenir une certaine dépense langagière pour nécessaire et enjaillante -- alors que mes « raisons personnelles » me portaient à l’époque à croire que parler ne règle rien.

Très vite, le générateur de phrases s’est constitué en attelage : Joachim Clémence m’a rejoint dans mon souci, a fait de mon souci notre souci, et après quelques mois de génération commune, quelques mois à tenter de faire des phrases à deux, nous avons mis en ligne un site, qui existe à cet état stable mais pas arrêté [note du 10 03 2020 : le serveur coûtait trop cher, donc le site n’existe plus].

Faire des phrases, comme programme, ne s’est réduit pour nous ni à un exercice parodique (opposer une grimace aux savoirs logiques), ni à une dérision de toute « forme » (« phraser » venant remplacer « composer »). Faire des phrases, en l’occurrence, tentait de faire aller l’attelage le plus loin possible dans la semoule d’une légalité immanente : l’horizon de cette progression commune a pu être que tout se tienne, comme dans l’idéalité théologique du corpus, juridique du code, philosophique du système ; en revanche, jamais cet attelage ne fut tenu par le genre de loyauté ou de mutualisme qui mène au tous se tiennent.

L’attelage fut tenu par le joug d’un engagement dont je ne trouve pas pour l’instant de formule moins évangélique : que tes soucis soient les miens. Faire des phrases tentait finalement de conjuguer, dans une forme de rationalité sinon guindée, au moins opiniâtre, les soucis les plus divers — poétiques et politiques, notamment — et les raisons personnelles, aussi irrecevables qu’inévitables. L’attelage aura essayé, à partir des générations premières et bordéliques — à partir, en fait, de la pelote à problèmes qu’entraînent un énoncé à ce point généraliste et la contrainte de ne contredire aucun des énoncés qu’il aura générés — de continuer à faire des phrases en commun, c’est-à-dire à se faire du souci commun. En un sens, chérir notre souci aura été joué en partie contre chacun chérir le sien. En un sens, notre seule mission était de continuer, vaille que vaille plus que coûte que coûte -- à (s’)en faire. Et ça donne quoi, des phrases vaillantes qui valent bien ce qu’elles valent en un sens et dans tous les autres.

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Legovil 2 est dans le monde

Le numéro 2 de Legovil est dans le monde.

Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à Marseille les 18 et 19 août 2018, par Pierre Borel, Marion Breton, Jeanne Carminati, Steven Chevallier, Joachim Clemence, Frédéric Déotte Beghdali, Andrea Garces, Antoine Hummel, Léa Lanoë, Diane Malatesta, Olivier Nourisson, Grégoire Sourice, Lotti Thiessen et Erica Zingano.

Pour commander : legobistable@gmail.com
ou Paypal (10 € frais de ports inclus) :
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